Violence sacrificielle en milieu petit bourgeois

Si l’on peut tout oublier de l’intrigue des romans de Dostoïevski, des années après les avoir refermés, le souvenir des grandes scènes de groupe ne s’efface pas.

Quelque chose d’essentiel sur notre nature se révèle dans la facilité avec laquelle s’imprime en nous le souvenir de ces scènes étouffantes où s’écharpent un nombre invraisemblable de personnages.

Dostoïevski a placé dans le premier livre de l’Idiot deux de ces scènes où la violence prolifère et où le scandale éclate. Elles coïncident avec les apparitions de Nastassia Filippovna. Les tensions jusque-là éparses s’y rassemblent pour prendre la forme d’une violence collective dont nous la sentons responsable.

Analysons la première de ces deux scènes afin de comprendre la manière dont Dostoïevski révèle le mécanisme de la violence. Chez les Ivolguine, avant même l’arrivée de Nastassia, une dispute éclate entre Gania et les membres de sa famille :

Gania s'était échauffé à chaque mot, et il marchait de long en large dans la chambre. Ce genre de conversations devenait tout de suite le point névralgique pour tous les membres de la famille.

-- J'ai dit que si jamais elle entrait ici, moi, je partais, et je tiendrai parole, dit Varia.[...]

-- Par entêtement s'écria Gania. Et c'est par entêtement que tu ne te maries pas ! Pourquoi tu ricanes contre moi ? Moi, je m'en fiche, Varvara Ardalionovna si ça vous plaît, vous pouvez tenir votre promesse même maintenant. Parce que j'en ai soupé de vous.

On sentait déjà dans la voix de Gania ce degré d'énervement où les gens sont presque heureux au fond d'eux-mêmes d'être aussi énervés et s'abandonnent sans aucune retenue, avec une jouissance presque de plus en plus puissante, quel que puisse être le résultat final.[...]

 Varia elle-même ne se rendait pas, elle n'était pas une poule mouillée ; mais les grossièretés de son frère devenaient à chaque mot plus impolies et plus insupportables. Dans ces cas-là, d'habitude, elle cessait de parler et se contentait de se taire en regardant son frère d'un air moqueur, sans le quitter des yeux. Cette manoeuvre, elle le savait parfaitement, pouvait achever de le faire sortir de ses gonds.

p. 174, 175 , traduction André Markowicz, Babel Actes Sud

Nastassia est le « point névralgique » des conflits familiaux. Évoquer son nom suffit pour déclencher une dispute capable de réveiller tous les conflits en sommeil. Tous basculent dans une violence irrationnelle : ils ne cherchent plus à résoudre le conflit, mais à vaincre.

Ce moment où les causes du conflit disparaissent est le point que Dostoïevski devait franchir pour pouvoir enfin faire entrer Nastassia. A partir de ce point, la scène a accumulé suffisamment de violence pour qu’intervienne celle qui doit en être la cible. Son arrivée cristallise tous les conflits en cours. Elle devient le centre unique de l’attention.

Dostoïevski, pour déchaîner le chaos et révéler la nature des désirs dont ses personnages sont possédés, n’a plus qu’à augmenter la concurrence pour Nastassia. Ce sera le rôle de Rogojine. Il fait irruption dans l’appartement escorté par une bande de voyous qui achève de détruire les dernières digues qui contenaient la violence. Ce nouveau prétendant renforce la détermination de Gania à lutter pour la possession de Nastassia.  

Le conflit exaspéré dissout les convenances.  Rogojine, aguiché par Nastassia, se met à lui promettre des sommes toujours plus indécentes. Gania, impuissant, assiste fasciné à cette scène de débauche où Nastassia Filippovna, au milieu d’une foule hétéroclite, règne sur le salon des Ivolguine transformé en bordel. Tous, qu’ils luttent ou non pour sa possession, sont pris dans un tourbillon de violence dont ils la savent responsable.

« Mais il n’y aura donc personne parmi vous pour la mettre dehors, cette débauchée ? »  

Ce cri indigné de Varia est également un appel au lynchage. A cet instant, il est évident pour chacun que seule la mort de Nastassia restaurera la paix.

Mais Nastassia sait cela mieux que quiconque. Son histoire se confond avec celle des désirs dont elle a été l’objet. Depuis toujours, autour d’elle, le désir s’entretient. Objet du désir de l’homme qui l’a élevée, elle est devenue l’objet du désir de tous. Cette histoire est sa vie. C’est là qu’elle a trouvé son unique rôle devenu sa seule identité. Elle se sait innocente de ce qu’elle est, mais comment détacher son être du masque que les désirs ont plaqué sur son visage ? Les hommes se battent pour posséder ce fétiche, qui n’est pas elle, mais qu’on ne peut lui enlever.

Dostoievski ne nomme jamais ses personnages au hasard. Il a inscrit ce rôle dans le nom dont elle a hérité. Elle est Barachkova, le bouc destiné au sacrifice.

Le prince qui voit ce qui est, est capable d’échapper aux illusions que crée le désir mimétique et à la violence qu’il génère. Lui seul voit la différence entre l’être de Nastassia et son rôle  de bouc émissaire. Il sait que ce rôle n’est que la fonction de Nastassia dans le réseau des désirs. Il est seul à voir son innocence. Le prince s’interpose au plus haut de la crise et devient la cible de la violence accumulée, qui se décharge dans la gifle que lui assène Gania.

Si la violence s’était déchaînée sur Nastassia, tous auraient cru qu’elle le méritait. Le prince, lui, est à ce point innocent que personne ne peut croire qu’il a mérité ce qui lui arrive. Le prince est l’agneau du sacrifice : une victime officiellement substituée à l’innocent injustement condamné. Son innocence est telle que la violence dont il est la victime ne peut que dissiper le brouillard des désirs.

C’est dans ce bref moment de lucidité que Rogojine peut s’exclamer :

«Oui, t'auras honte, Ganka, d'avoir fait une offense à un tel... agneau. » ,

et Kolia d’affirmer

« c’est vrai, on a vu peut être, qu’elle n’était pas comme ça ».

Nastassia elle même sent pour quelques instants le masque se détacher :

« c’est vrai je ne suis pas comme ça ».

Jusqu’à Gania, aussi pourri soit il de désir et de rivalité, de prendre conscience que Nastassia n’est pas « comme ça ».

Mais si chacun est revenu à la raison, pourquoi le roman continue t-il ?

Le déchaînement de violence a révélé que l’objet du désir était indifférent. Le désir apparaît maintenant pour ce qu’il est, rivalité pure.

Gania ira à l’anniversaire. Plus lucide, il n’est que plus déterminé à aller au bout du conflit. Nastassia est l’objet indifférent du combat, et Gania veut vaincre. La violence est à nue, mais elle ne disparaît pas.

Le sacrifice du prince n’a pas suffi à dissiper le conflit. Que cherche t-il en allant lui aussi à l’anniversaire de Nastassia Filippovna ?

David Goldzahl et Nathanaël Hozé