Nastassia, celle par qui le roman arrive

On reproche souvent à Dostoïevski le manque de réalisme de ses intrigues. Trop de coups de théâtre, de rencontres fortuites : dans ses romans, la moindre personne croisée au détour d’une rue est essentielle à l’intrigue. Ses romans ne semblent tenir que grâce à une invraisemblable accumulation de coïncidences. Chez un romancier aussi observateur que Dostoïevski, qu’est ce qui justifie une telle entorse apparente à la réalité?

Dans l’Idiot par exemple, tous le monde connaît Nastassia ! Détaillons ne serait-ce que la première partie : Au début, le prince, Rogojine et Lebedev sont dans un train. Ils ne se connaissent pas. Rapidement la conversation s’engage :  Rogojine raconte au prince sa rencontre avec Nastassia. Et là, il s’avère que Lébedev aussi la connaît ! Plus tard, arrivé à Petersbourg, le Prince se rend chez ses lointains parents, les Epantchine. Ils n’ont aucun lien avec Rogojine ou Lebedev, mais, c’est la même chose : tous n’ont en tête que Nastassia. Elle est l’objet de la convoitise du père, de la rancoeur de la mère et de la jalousie d’Aglaïa. Même Gania, le secrétaire du Général, a sa vie suspendue à une décision que doit prendre Nastassia.

Descendant de son paradis suisse, le prince arrive dans un monde entièrement polarisé par Nastassia. Elle est le pôle unique des désirs.  Elle n'apparaît en chair et en os que dans quatre scènes, mais elle est cause de tout. C’est son existence qui met en mouvement l’ensemble des personnages. Une fois Nastassia introduite dans le roman, il n’y a plus de coïncidences possibles. Tous se doivent d’être happés par sa force d’attraction.

Si tout le monde la connaît, si chacun agit en fonction de sa présence, il n’y a là aucun irréalisme. Si le Pétersbourg que décrit Dostoïevski nous apparaît comme un monde infernal, c’est que le désir s’est déjà répandu. Au moment où le prince arrive, la contagion est achevée : Nastassia demeure seul objet du désir.

David Goldzahl et Nathanaël Hozé