Nastassia, ce brillant objet du désir

Il y a quelque chose de forcé dans la présence de Nastassia Filippovna au début de l’Idiot. Pendant les 150 pages qui précèdent son apparition en chair et en os, nous entendons parler d’elle par tous ceux que le prince rencontre. Toutes les conversations, après quelques répliques, débouchent nécessairement sur Nastassia Filippovna. Comme si, en chaque point du roman, Dostoïevski voulait précipiter son arrivée. Arriver à Nastassia… Et si le roman dans son ensemble pouvait être considéré comme une enquête destinée à dévoiler l’identité de cette femme ? Qui est Nastassia Fillipovna ?

Avant de la rencontrer, le prince découvre Nastassia par les yeux de ceux qui la désirent : Rogojine, le premier, dans le train.  Puis à Pétersbourg, Gania et le général Epantchine, et enfin Totski. L’ordre dans lequel ils rencontrent le prince est l’inverse de celui dans lequel ils ont rencontré Nastassia Filippovna. Si nous rétablissons la séquence des événements, nous obtenons le récit suivant : Le riche Totski est le premier à avoir désiré Nastassia : il a remarqué sa beauté alors qu’elle n’était encore qu’une enfant. Plus tard, après qu’elle soit devenue une femme déterminée à gâcher sa paisible existence, il décide de la garder auprès de lui pour continuer à provoquer la jalousie. A partir de ce moment là, le désir devient une maladie contagieuse. Il se répand de proche en proche. Nous le voyons passer de Totski au Général Epantchine, puis du général à son secrétaire, le jeune Gania, et de là, à tout leur cercle d’amis. Au bout de la chaîne se trouve Rogojine. Maintenu loin du monde par son père, il est le dernier susceptible d’être contaminé. La fièvre n’en sera que plus violente : quand il voit Nastassia, il la voit entourée de la foule de ses admirateurs. C’est la somme des désirs exercés par chacun des hommes de cette foule qui le brûle d’un seul coup. C’est sous cet aspect que Nastassia nous est présentée pour la première fois : comme un pur objet du désir. 

Une étape décisive est la découverte par le prince du portrait de Nastassia Filippovna. 

“Un visage étonnant ! répondit le prince. Et je suis sûr que son destin n’est pas des plus communs. Un visage enjoué, mais elle a dû souffrir terriblement, n’est-ce-pas? Ce sont les yeux qui le disent, et ces deux petits os, là, ces deux petits points sous les yeux juste en hauts des joues. Un visage plein d’orgueil et d’un orgueil terrible - la question que je me pose, seulement, c’est de savoir si elle a de la bonté. Ah, si elle avait de la bonté ! Tout serait sauvé !"

L’Idiot, Babel Actes Sud, 2006, p. 70.

Il décèle immédiatement la cause de la souffrance de Nastassia. Son orgueil terrible fait qu’elle a besoin d’être sauvée. L'orgueil consiste à s’estimer plus qu’il n’est juste. De là suit nécessairement que l'orgueilleux ne se connaît pas lui-même. Quelle est la cause de cette ignorance ? Nous apprenons à nous connaître grâce à l’image que nous renvoient les autres. Or, tous ceux qui entourent Nastassia ne la voient que comme objet du désir par lequel ils ont été contaminés. Et l’une des propriétés de ce désir, est que celui qui le porte le sent naître en lui avant même d’avoir vu l’objet qu’il va désirer. Les images que renvoie à Nastassia la foule de ses admirateurs sont donc fausses et multiples.

Nastassia se sent piégée au milieu d’un jeu de miroir infini dont aucun ne lui renvoie son image. Objet universel du désir, elle ne distingue pas un regard qui lui permettrait de se connaître et d’accéder à son être. De là ses oscillations incessantes. Selon qui la regarde, elle brille d’orgueil extrême ou d'extrême abjection.

Le prince, dépourvu de désir est capable d’accéder à l’être. Il est le seul à la regarder vraiment. Lui seul a le pouvoir de lui présenter une image véritable d’elle-même. Mais, à cause de son orgueil, elle refuse cette porte de sortie. En elle coexistent l’image d’une débauchée et celle d’une femme pure. Elle s’imagine que l’une lui a été imposée par la société qui la méprise, et qu’il suffirait d'ôter ce mépris pour qu’apparaisse sa pureté. Mais pureté et débauche ne sont que des phantasmes. Accéder à son être, découvrir qui elle est vraiment, la débarrasserait de la honte, mais aussi de la pureté. 

“Ce n'était donc pas à toi que je rêvais ! ” 

L’Idiot, Babel Actes Sud, 2006, p. 288. 

Nastassia parle au prince, mais il est possible qu’en fait elle s’adresse à ce qu’elle est. En refusant le prince, elle refuse de faire le deuil des identités qu’elle fantasme. Par manque de force, elle préfère mourir plutôt que de ressusciter à une vie nouvelle. 

David Goldzahl et Nathanaël Hozé