Nabokov et Dostoievski

Nabokov trouvait Dostoïevski nul. S’il condescend à en parler, ce n’est que pour dissiper le faux prestige qui entoure un auteur surfait.

« Si l’on examine de près l’un ou l’autre de ces livres, Les Frères Karamazov par exemple, on s'aperçoit que le décor naturel - et tout ce qui a trait aux sens - est quasi inexistant. Pour paysage, nous avons un paysage d’idées, un paysage moral. Dans le monde de Dostoïevski,  le temps et ses caprices n’existent pas; aussi, peu lui importe la façon dont s’habillent les gens. Ce qui différencie ses personnages, ce sont leurs origines, leurs problèmes moraux, leurs réactions psychologiques, les remous de leur conscience.  [...] Ce n’est pas le style d’un artiste, de Tolstoï par exemple, qui, lui, “voit” constamment son personnage et sait exactement quel geste, quelle expression servira à le définir à tel moment. »

Nabokov, Littérature, Bouquins, p. 655

« Troisièmement, lorsqu’un artiste entreprend d’explorer les mouvements et les réactions d’une âme humaine face aux pressions intolérables de la vie, notre intérêt est promptement éveillé et nous suivons plus aisément l’artiste, notre guide, à travers les galeries obscures de cette âme humaine, si les réactions de celle-ci restent plus ou moins proche de celles du commun des mortels. [...] Ce que je voudrais faire comprendre, c’est que, malgré l’infini diversité de la nature humaine et de ses réactions, nous ne pouvons guère accepter comme des réactions humaines celles d’un fou furieux ou d’un personnage qui vient de sortir d’un asile d’aliénés et qui est en passe d’y retourner. Les réactions de ces pauvres âmes déformées, déjetées, ne sont souvent même plus humaines, au sens premier du terme, ou sont si monstrueuses que le problème choisi par l’auteur reste sans solution, quelle que soit la façon dont ces individus peu ordinaires sont censés l’avoir résolu. »

Nabokov, Littérature, Bouquins, p. 658

Suit une taxonomie des personnages qui se trouvent répartis en épileptiques, déments séniles, hystériques et psychopathes.

Résumons les deux reproches que Nabokov fait à Dostoïevski. Premièrement, le monde tel qu’il s’offre à nous, et que Nabokov a su si bien saisir dans sa foisonnante diversité, est absent des romans de Dostoïevski ; il ne parle jamais de ce qui est. Deuxièmement, ses personnages seraient fous et leur histoire ne pourrait avoir d'intérêt que pour le directeur d’un asile d’aliéné.

Selon Nabokov, Nastassia n’est rien d’autre qu’une hystérique, “une odieuse petite garce” (Littératures p. 684).  Elle sème le scandale partout où elle passe, torture son fiancé et ne cesse de passer d’un prétendant à l’autre. Ses jeux pervers ont raison de la santé mentale du pauvre Mychkine qui en redevient idiot et finit par retourner en Suisse. On a beau jeu de l’excuser par son enfance malheureuse ! C’est une adulte intelligente, responsable de ses actes. Le verdict de Nabokov est conforme à l’évidence et ne saurait faire l’objet d’aucun appel : c’est une garce.

Mais, si nous faisons confiance à Dostoïevski, si nous croyons à son affirmation selon laquelle ce qu’il cherche dans l’homme c’est l’homme, alors nous ne pouvons plus penser qu’il ait consacré ses forces à la description d’un cas psychologique. Là où Nabokov ne voit que l’anecdote d’un cas clinique, Dostoïevski distingue l’universel. Dans les actions de Nastassia, c’est un trait éternel de la nature humaine qui se révèle à nous.

Pour Nabokov comme pour Dostoïevski, la psychologie humaine est un mécanisme avec ses courroies de transmission, ses rouages, et ses pistons. Nabokov comme Dostoïevski cherchent à ce que nous prenions conscience de ce mécanisme.

Il y a une grande différence de technique romanesque entre Nabokov et Dostoïevski. Le roman de Nabokov n’est qu’objectivité. Il nous offre le monde et nous permet d’en jouir. Les personnages ne sont en rien fondamentalement différents du monde dans lequel ils existent. Ils sont des objets que Nabokov va décrire. Ainsi il nous dira le nom, la forme, la couleur et l’usage de chaque rouage de la machine qu’est son personnage ; aussi tordue que cette mécanique puisse être (voir chambre obscure). Les personnages, avec leur mécanisme, se détachent sur l’arrière plan du monde. Nabokov, narrateur divin, nous indique ce que tel ou tel est capable d’en voir.  Nous rions ou compatissons à leur cécité.

Dostoïevski, au contraire, ne sort jamais de la conscience de ses personnages. Le monde n’est jamais décrit tel que Dostoïevski le voit. Pas plus que le personnage lui même, avec tous les pistons et les rouages qui le constituent. La seule chose qui nous est donnée, ce sont les discours des différents personnages. Ce que nous voyons, c’est ce qu’ils voient. Et c’est en observant les mouvements de cette ultime pièce du mécanisme qu’est la parole, que le lecteur doit reconstituer la machine entière. La seul objectivité à laquelle nous avons accès est celle de la subjectivité du personnage.

Pour cela, Dostoïevski utilise l’outil prodigieux qu’est son style, capable de rendre vivant n’importe quelle pensée. Il l’utilise non pas pour peindre ses personnages “comme s’ils étaient présents devant nous”, mais pour nous faire entendre leur voix. C’est par leur voix, par le rythme de leur parole toute entière modelée par la passion qu’ils nous sont rendus présents. Ils ne sont pas fous, leurs passions sont les nôtres, mais elles nous sont montrées agrandies par ce puissant microscope.

Le monde ne nous apparaît donc pas ”tel qu’il est” mais tel que les personnages le perçoivent et le racontent. Possédés par leurs passions, il nous transmettent l’image d’un monde déformé. L’être des choses leur est inconnaissable, ils ne peuvent voir le monde. Le roman de Dostoïevski ne se déploie pas dans le plan de ce qui est, mais dans celui des phantasmes et des illusions.

En se cantonnant à la psyché de personnages aux désirs malades, le seul monde que Dostoïevski peut décrire est le leur : un enfer peuplé de désirs et d’illusions. Ce faisant, il s’est privé de la possibilité de nous donner à voir l’Ardis sensuel des grands romans de Nabokov. Ce paradis est inaccessible à ses personnages. Prisonniers de leurs désirs, ils sont incapables de voir le monde et encore moins d’en jouir.

Si parfois ils y parviennent, ce n’est qu’à proximité de la nature ou de la mort. Par exemple, le très pur prince Mychkine soudain ravi par la nature qui semble l’appeler à se fondre en elle :

« Nous avions une cascade, là bas, pas très grande, elle tombait de très haut dans la montagne, et un filet si fin, presque tout droit - blanche, bruyante, écumante (...) Ou bien aussi, à midi, vous vous aventurez dans les montagnes, comme ça, vous vous retrouvez tout seul, en plein milieu, autour, rien que des sapins - vieux gigantesques pleins de résines ; en haut, sur un rocher, un vieux château du moyen âge, des ruines; notre petit village, en bas, très loin, à peine visible ; un soleil éclatant, le ciel - tout bleu, le silence - à faire peur. C’est là, parfois, que tout ça vous appelle, vous ne savez pas où, et moi, il me semblait toujours que si je marchais tout droit, longtemps, longtemps, et j’arrivais à traverser cette ligne, là-bas, celle où le ciel et la terre se rencontrent, c’est là que je trouverai la clé de l’énigme, et que je verrai tout de suite une vie nouvelle, mille fois plus puissante, plus bruyante que chez nous; et, dans mes rêves, je voyais toujours une ville aussi grande que Naples, et partout des palais, le bruit, le fracas, la vie … »

L'Idiot, Babel, Actes Sud, p. 108

ou ce condamné que la proximité de la mort apaise et qui soudain, lui aussi, aspire à la lumière: 

« Non loin de là, il y avait une église, et le sommet de la coupole, avec son dôme doré, luisait sous un soleil brillant. Il se souvenait que c’était avec une terrible obstination qu’il regardait cette coupole et ces rayons qu’elle projetait ; il ne pouvait pas se détourner de ses rayons : il lui semblait que ces rayons étaient sa nouvelle nature, que, d’ici trois minutes, d’une façon ou d’une autre, il se fondrait en eux… »

L'Idiot, Babel, Actes Sud, p. 111 

Dostoïevski n’était pas aveugle au monde, ce qu’il voyait n’était en rien différent du monde que Nabokov nous offre. Cette pensée du condamné à mort, qu’est ce qui la sépare de celle que Nabokov exprime dans les premiers vers qui servent de trame à Feu pâle ?

“C’était moi l’ombre du jaseur tué

Par l’azur trompeur de la vitre;

C’était moi la tâche de duvet cendré - et je

Survivais, poursuivais mon vol, dans le ciel réfléchi.”

Ici comme là, l’homme aspire à quitter la matière, à rejoindre la lumière pour ne faire qu’un avec le monde.

David Goldzahl et Nathanaël Hozé