Pourquoi Rogojine tue-t-il la femme qu’il aime ?

Longtemps j’ai pensé que ce qu’éprouvait Rogojine pour Nastassia était de l’amour. Un jeune homme prêt à dépenser toute sa fortune et à tuer pour posséder une femme ne pouvait être qu’amoureux. Pour moi Rogojine était le type même de l ‘amoureux tel qu’on le trouve par exemple dans les comédies de Shakespeare : il la voit et il en est foudroyé d’amour ! Mais, quand nous avons voulu répéter les scènes de Rogojine en se basant sur cette idée, cela ne marchait pas. Tout restait artificiel et faux,  la sauce ne prenait pas.

J’ai rouvert le livre et, j’ai relu les trois scènes où Rogojine apparait dans la première partie du roman. C’est là que je me suis rendu compte que Rogojine n’était pas amoureux de Nastassia. Ce qui le torture, ce n’est pas l’amour.

Relisons la scène de la première rencontre de Rogojine et Nastassia, telle que Rogojine lui même  la raconte au prince dans le premier chapitre du roman :

« A ce moment-la, moi, prince, je traversais le Nevski, au petit trot, j’avais une redingote que mon père avait achetée il y a trois ans, et elle, elle sortait d’un magasin, elle remontait dans son carrosse. Moi, là, ça m’a brulé, mais d’un seul coup. Je tombe sur Zaliojev, pas un gars de mon monde, mis comme un garçon coiffeur, le monocle à l’œil, et nous, chez le paternel, c’est les vieilles bottes, et maigre tous les jours. Celle là, y me dit, c’est pas de ton monde ; celle là, il me dit, c’est une princesse (…) Le soir même, je pouvais la revoir au théâtre Bolchoï, à un ballet, dans sa loge personnelle, une baignoire, elle y serait. Chez moi, chez le paternel, essaie un peu de demander d’aller voir un ballet – une seule réponse, il te tue ! Moi, malgré ça, en douce, je cours y passer une heure, j’ai pu revoir Nastassia Filippovna ; j’ai pas dormi de la nuit. »

L’Idiot, Babel Actes Sud, 2006, p. 31 (tous les extraits du texte sont cités dans la traduction d’André Markowicz publiée chez Acte Sud).

Il y a une chose qui frappe tout de suite : il ne parle pas de Nastassia. On s’attendrait d’un amoureux transi qu’il décrive l’objet de sa passion. Rogojine l’expédie en une phrase « elle remontait dans son carrosse ». Au lieu de parler d’elle, il ne fait que se comparer : Zaliojev est habillé comme ci alors que moi comme ça; il y en a qui peuvent aller au théâtre, moi je ne peux pas … et même quand il est foudroyé par la vision de Nastassia Filippovna à quoi pense-t-il ? A sa veste râpée que son père lui a acheté il y a trois ans ! D’ailleurs, à l’écouter, de tout ça, de comment il est et de qui il est, c’est son père le responsable. Ce père qui vient de mourir sans qu’il se soit réconcilié avec lui.

Autre scène, plus loin dans le livre. Rogojine vient d’apprendre le projet de mariage de Gania avec Nastassia et il débarque chez  Gania avec toute la bande d’alcooliques qu’il traine avec lui. Pour empêcher le mariage, il a un plan : acheter Gania. Mais quand il se rue dans l’appartement il tombe sur Nastassia elle même, en pleine visite à sa future belle famille. Alors qu’il est décontenancé, Gania fait mine de ne pas le reconnaître :

« - T’as vu ? Il le reconnaît pas (…) tu reconnais pas Rogojine ?

- Nous nous sommes peut-être déjà croisés je ne sais où, mais… 

Déjà croisés, t’as vu ? Tu me reconnais pas ? Mais que je te montre trois roubles, que je te les sorte, là, maintenant, de ma poche, t’irais me les chercher à quatre pattes, jusqu’au Vassilievski, voilà comme t’es ! Voilà ce qu’il est, ton coeur ! Et là encore, si je suis venu, c’est que je veux t’acheter, avec des sous, et tout entier, et tant pis si mes bottes elles sont comme ça, l’argent, c’est pas ça qui me manque, mon vieux, ça non, je t’achèterai tout entier, toi et tout ce que tu as... si je veux, je vous achète tous ! J’achète tout ! s’échauffait Rogojine qui, semblait-il s’enivrait de plus en plus. Bah ! cria-t-il.  Nastassia Filippovna ! Me chassez pas, dites juste un mot : vous vous mariez avec lui, oui ou non? »

L’Idiot, Babel Actes Sud, 2006, p 196.

Pour bien saisir ce que cette scène a d’ahurissant, il faut garder à l’esprit que c’est sa deuxième rencontre avec Nastassia et la toute première fois qu’il lui parle. Et là, au lieu de lui décrire son amour, encore une fois, il parle des autres et se compare à eux. Il ne fait que les rabaisser, qu’affirmer leur bassesse : « Vous me méprisez parce que je suis mal habillé, parce que j’ai l’air pauvre, mais je sais bien que vous n’êtes pas plus estimables que moi, l’argent peut vous acheter et je peux le prouver parce que, de l’argent, j’en ai ! »

C’est un élément important pour Rogojine : son père est mort et il vient d’hériter de sa fortune. Si ce qu’il dit est vrai, si tout le monde peut être acheté, si la respectabilité n’est que ce que l’on accorde à ceux qui ont suffisamment d’argent pour masquer leur turpitude, comme Totski, il peut le prouver, il lui suffit de proposer toujours plus d’argent.

Conquérir Nastassia semble moins lui importer que de montrer que les autres lui sont inférieurs.

Ce n’est pas Nastassia qui obsède Rogojine, mais les autres. C’est parce que les autres désirent Nastassia qu’il la veut. Ou plus exactement, qu’il veut empêcher qu’un autre que lui l’ait. Pour ça, il finira par la tuer.

En un mot, Rogojine est jaloux. Mais c’est une jalousie étrange, elle commence dès l’instant où il la voit. Il est jaloux de Nastassia avant même d’en être amoureux. Or s’il est jaloux avant d’être amoureux, il ne peut pas être jaloux parce que il est amoureux. Et, donc, si sa jalousie ne procède pas de l’amour, d’où vient elle ?

David Goldzahl et Nathanaël Hozé