Les Personnages malades du désir

Le désir paraît simple. Une chose éveille notre désir puis nous agissons pour l’obtenir. Nous respectons ceux qui savent ce qu’ils veulent. Les sociétés sont dirigées par ceux qui connaissent leurs intérêts et les moyens à mettre en œuvre pour les suivre.

C’est le cas de nombreux personnages de Dostoïevski. L’usurier Ptitsyne, le capitaliste Epantchine, le jouisseur Totski agissent très exactement selon leurs intérêts. Et comme le rappelle le narrateur :

« La nature aime et flatte ce genre d’individu : elle gratifiera Ptitsyne non pas de trois immeubles, mais de quatre, et à coup sûr, et justement parce qu’il a su dès l’enfance qu’il ne serait jamais Rothschild. Mais la nature n’ira jamais plus loin que ces quatre immeubles, et les affaires de Ptitsyne en resteront là. »

L’Idiot, Tome 2, Babel-actes-sud, 2006, p236

Mais ces personnages ne servent que d’arrière-plan. Ce n’est pas d’eux dont nous nous souvenons après avoir lu l’Idiot.

A première vue, Rogojine, Gania et Ferdychtchenko semblent rationnels. Mais quand nous comparons leurs actes aux buts qu’ils disent poursuivre, nous voyons bien que quelque chose ne va pas. Non seulement tout ce qu’ils font ne peut que compromettre leurs buts, mais en plus ils en sont conscients. Nous nous considérons comme rationnels, mais ce sont eux, ces fous, qui nous touchent le plus. En eux nous reconnaissons cette force obscure qui nous empêche de vivre si nous ne la combattons pas.

Qui n’a jamais désespéré d’un ami qui s’ingénie à se rendre malheureux. Il poursuit une chose qu’il dit désirer plus que tout, sa possession doit faire de lui le plus heureux des hommes et il agit pourtant toujours de la même manière. Et cette manière est toujours de celles qui mènent à l’échec. On finit pas se convaincre que certains sont possédés par le gout du malheur. Ils sont empêtrés en eux-mêmes comme dans un nœud. La forme de leur désir contient ce qui les fait échouer.

Ils ne sont ni fous ni stupides. Mais il semble que leurs désirs portent sur des choses que l’on ne peut pas posséder.

Rogojine ne désire pas Nastassia mais l’abaissement de ceux qui la désirent. Gania ne désire pas l’argent pour ce qu’il permet mais « pour ne plus être insignifiant ». Ferdychtchenko ne désire que l’attention. Ce ne sont que des désirs de pensées. Le véritable objet de leur désir se trouve dans la tête des autres, la seule chose au monde sur laquelle il ne peut y avoir de certitude.  

Désirer quelque chose que l’on ne peut posséder n’est pas rationnel. C’est pourtant à cela qu’ils sacrifient argent, famille et amour. Le but proclamé de leurs actes n’est que le support de leurs désirs pervers. Ils fuient ce que la terre peut donner au profit d'une illusion. Leur quête n'est que poursuite du vent.

Ferdychtchenko est la vérité de Gania et de Rogojine.

Au fur et à mesure que défilent nos trois personnages l’objet du désir, puis le désir lui même devient de moins en moins définissable. Les deux premiers font encore illusion. Nous pouvons croire que Rogojine désire Nastassia, ou que Gania veut l’argent. Ce n’est qu’en y regardant de plus près que cette interprétation s’écroule. Mais, arrivés à Ferdychtchenko, nous ne pouvons à aucun moment croire que son désire porte sur un objet concret. Il est évident que ce qu’il désir n’existe que dans ce qu’il imagine qu’imaginent les autres.

Ce que nous avons établi du désir de Rogojine et de Gania apparaît immédiatement avec Ferdychtchenko. Il est leur vérité.

Ce désir maladif, sans objet, qui n’existe que par l’autre, est commun aux trois personnages. Mais tous n’ont pas la même force. L’élan vital de Rogojine est infiniment supérieur à celui de Gania. Ce qu’il dit poursuivre n’est pas ce qu’il veut, mais la force qu’il met en œuvre pour l’obtenir force notre respect. Nous ne méprisons pas Rogojine.

Mais quand on descend dans la série des personnages, que l’on passe de Rogojine à Gania puis de Gania à Ferdychtchenko, on voit l’énergie se dégrader jusqu’à n’être plus qu’ une agitation brouillonne,  un brouillard poisseux d’amour et de haine. 

David Goldzahl et Nathanaël Hozé