L’Epine d’Ispahan

Blaise Cendrars

Né à Neuchâtel (Suisse) en 1887 sous le nom de Freddy Sauser et enterré à Paris en 1961, Blaise Cendrars a fréquenté les hommes, parcouru le monde, exercé  35 métiers; en 1914 son engagement dans la légion étrangère lui coûte son bras droit. Son œuvre révolutionne la poésie et le roman.

« Il est celui qui a été le plus proche de nous  révéler la source commune du Verbe et de l’action. »

Henry Miller

En 1944, après dix années de silence, Blaise Cendrars entreprend de raconter sa vie.  Il lui reste « trois ou quatre gros livres à écrire » dit-il. Et ce seront quatre chefs-d’œuvre : « L’homme foudroyé », « La main coupée », « Bourlinguer » et « Le lotissement du ciel ».

À 60 ans, Cendrars fait l’inventaire d’un monde furieux.

Il fabrique une lanterne magique au centre de laquelle brûle un brasier de souvenirs, éclairant le poème de l’intérieur ; calcinant les mots devenus chairs, il en fait jaillir les images et les laisse chanter.

La phrase accumule verbes et adjectifs jusqu’à ce que la chose décrite soit cernée,  enveloppée, ombrée, ourlée et, finalement, rendue tangible dans toute sa matérialité. Fouillant le monde, elle en extrait la laideur, la beauté, la crasse et l’élégance et nous  les montrent tels quel : entretissés. Pétries de réel et charriant la matière, les phrases de Cendrars exposent la vie des hommes.

Cendrars parle de la vie, de la vie furieuse qui devient poésie sous le regard du poète.

C’est un récit extrait de « Bourlinguer »,  troisième volume des mémoires, que « Les Apprentis de l'Invisible » ont pour projet de porter sur scène.

L’Épine d’Ispahan

Cendrars est à Aix-en-Provence. Nous sommes en 1944 et la France n’est pas encore libérée. A 60 ans, assis à la table de sa cuisine, Cendrars se pose la question à laquelle il n’a jamais cessé de chercher la réponse en lui et dans le monde : Qui suis-je ?

Il fouille ses souvenirs pour trouver la réponse à cette question. Il se revoit à 16 ans, en 1906, quand poursuivi pour contrebande, il a fuit la Perse pour se réfugier à Naples où, épuisé, il s’enterre dans le tombeau de Virgile, espérant y reprendre des forces.

Cendrars à 60 ans se souvient qu’à 16 ans, couché dans ce tombeau de Virgile non loin duquel il habitait enfant, il cherchait déjà le souvenir de sa scène primitive, celle qui l’a forgé tel qu’il est resté.

De quoi s’est-il souvenu à ce moment là ? Pour le savoir il  faussera délibérément les perspectives de sa mémoire, en bouleversant la chronologie et les personnages jusqu’à obtenir ce qu’il cherche : la vision impie, celle qui redonne les yeux de l’enfance.

Il se souvient alors d’Elena, petite fille avec qui il jouait. De leur fascination pour Zia Régula, une femme mystérieuse, un peu sorcière et qui habitait non loin du tombeau.

C’est aussi près de ce tombeau que mourra Elena, abattue d’un malheureux coup de fusil.

Il se souvient du premier homme qu’il a tué, un mystérieux marquis lépreux, roi des voleurs et alchimiste raté, luttant avec son fils, ogre sur le passage duquel disparaissaient les enfants de la région.

Ne trouvant pas le repos, le jeune homme descend au port où il s’engage comme marin avec des contrebandiers et débarque à Gènes.

Le style de Cendrars transforme cette histoire en un tourbillon fantastique. Un cyclone dont le centre, l’œil qui nous regarde et que fixe Cendrars, est l’angoisse d’être au monde.

Le prix de la liberté, l’expérience de la mort, le voyage, l’enfance et l’amour ne forment qu’une question : comment vivre sur terre, au milieu des hommes ?

L’histoire

L’histoire que je souhaite raconter est  celle d’un homme de 60 ans méditant sur sa vie, l’aventure et le coût de la liberté. Comment vivre libre ? Quelles relations avec la mort (la possibilité du suicide…) la liberté nous fait-elle entretenir ?

« C’est Kipling qui donne la recette dans Kim. Lorsque Kim descend épuisé des hautes montagnes du Thibet où il a accompagné son maître, le vieux lama possédé de la folie de la Roue, après avoir frotté, lavé, massé, claqué le jeune garçon et l’avoir restauré et revêtu d’une robe neuve, la vieille femme noble qui les a accueillis et leur donne l’hospitalité dans sa grande maison de la plaine envoie Kim se coucher dans le verger en lui recommandant de se faire un trou entre les racines et de s’étendre, et de se recouvrir de terre meuble, et de ne plus bouger, de dormir comme un mort, sur le dos, et de ne pas se retourner ni de s’agiter, mais de bien s’orienter pour bien laisser agir les courants magnétiques et telluriques qui vous compénètrent avec amour de la nuque aux talons pour reformer un être et lui redonner le jour comme si l’on était revenu s’abriter et reprendre des forces dans le ventre de sa mère, et au bout de huit jours Kim est debout, frais, rose, vaillant et prêt à raccompagner son maître dans de nouvelles pérégrinations. Moi, au bout de huit jours, j’étais aussi crevé que le premier jour quand j’étais venu m’échouer à Naples et avais trouvé asile dans le tombeau de Virgile. »  

Blaise Cendrars

Premier paragraphe de « l’Épine d’Ispahan »

Quel est le sens de cette confrontation avec le Kim de Kipling, héros pur et solaire, que la cure merveilleuse régénère, alors qu’elle manque de tuer Blaise, qui lui est un homme, un être  impur, travaillé par ses Démons ?

L’épine d’Ispahan serait alors le symbole de cette liberté revendiquée par Blaise.

Objet magnifique et dérisoire pour lequel Blaise fait dérailler sa vie, quitte son patron, le marchand Rogovine, et va s’échouer à Naples.

À Naples où il a passé son enfance, Cendrars est confronté à ses Démons, à son rapport à l’existence et à la mort. Il s’enterre comme Kim, mais la cure, au lieu de le régénérer, le tue. Il revit alors ses premières rencontres avec la mort : celle d’Elena, puis celle du marquis mendiant et lépreux. Le premier homme qu’il ait tué.

Avant le dénouement de cette histoire (le meurtre du Lépreux), la cure de Kim se termine et Cendrars s’engage sur la barque du contrebandier Papadakis. L’équipage qu’il y rencontre forme une troublante symétrie avec ses souvenirs d’enfance : le mousse et Elena partagent la même pureté innocente et un répugnant matelot bulgare semble être le Lépreux ressuscité. Ce souvenir ressorti de la tombe pousse Blaise à raconter (confesser ?) la fin de l’histoire du meurtre du Lépreux.

Est-il devenu plus libre après l’avoir fait ?

Une fois débarqué à Gènes, Blaise se sépare de l’épine.