Ferdychtchenko ou la honte contagieuse

Le vénéneux Ferdychtchenko est un bouffon. De tous les personnages du roman c'est lui qui produit l'impression la plus désagréable.

Le prince apprit plus tard que ce monsieur semblait s'être mis en devoir de frapper tout le monde par son originalité et sa gaieté, mais que, bizarrement, ça ne marchait jamais. A certains, même, il produisait une impression franchement mauvaise, ce qui le faisait souffrir le plus sincèrement du monde, sans l'inciter pourtant à changer ce devoir.

L’Idiot, Babel Actes Sud, 2006, pp. 164-165.

Ferdychtchenko est un bouffon mais nous ne rions jamais lorsqu'il apparait.  Sa simple présence nous gêne autant que si nous étions avec lui dans le salon de Nastassia. Quand je lis les passages où il apparait dans le roman, je me sens comme dans le métro quand un homme ivre se donne en spectacle. J'ai honte à sa place.

Il y a quelque chose d'hypnotique chez Ferdychtchenko. En réfléchissant à ce qui nous rend aussi mal à l'aise, on s'aperçoit assez vite qu'il nous ressemble par ce que nous avons de moins avouable. Une expérience que nous avons tous fait : Vous êtes dans un bar avec vos amis. La conversation se lance et après quelques verres, vous cabotinez, vous exagérez vos opinions, vous essayez de choquer, d'amuser. Vous êtes lancé, les autres vous écoutent et vous êtes pris dans une sorte d'ivresse. Et brusquement vous sentez des regards sur vous. Vous vous arrêtez. Vous mesurez l'écart entre ce que vous pensez, ce que vous pensez être et le rôle que vous jouiez. Vous avez honte. Cela ne dure qu'un instant et peut-être même, personne ne s'en aperçoit.

Ferdychtchenko passe à chaque seconde de l'ivresse à la honte. Il ne peut pas plus s'empêcher d'osciller de l'un à l'autre qu'il ne peut empêcher son coeur de battre.

Il est à la fois porté par l'ivresse de l'attention qu'on lui accorde et mortifié par la honte du jugement qu'il voit dans les yeux de ceux qui l'écoutent. Il hait les autres mais ne peut pas s'en passer. Il les hait parce qu'il ne peut pas s'en passer. 

Ferdychtchenko demande de l'attention sans la mériter. C'est ce qui nous le rend si particulièrement pénible.

La maladie dont souffre Ferdychtchenko nous rappelle celles de Gania et de Rogojine. Rogojine est jaloux de Nastassia parce que les autres la désirent. Gania est détestable parce que son ambition a été révélée aux yeux de tous. Et Ferdychtchenko ne vit que pour attirer l'attention.

C'est le regard des autres qui, tous les trois, les font vivre et dépérir.

DG & NH