Enquête sur l’être 4 – L’identité ténébreuse

L’irruption de Nastassia Filippovna dans l’appartement que Gania occupe avec sa famille est l’une des scènes les plus marquantes de l’Idiot. Cette irruption transforme le paisible appartement en une foire de carnaval. Nastassia créé délibérément un chaos tel, que Gania, au comble de la fureur, giflera le prince.

Toute la scène est bâtie sur l’opposition entre le jeu prémédité de Nastassia, et les réactions paniquées qu’elle provoque chez Gania.

Il commence par ne pas pouvoir cacher sa honte d’être fiancé à une femme que sa famille considère comme une trainée. Quand Nastassia se comporte effectivement comme une débauchée, il ne fait rien pour la mettre à la porte. Au moment où Varia veut chasser Nastassia,  Gania, de peur de perdre les 75000 roubles, exige de sa soeur qu'elle présente des excuses. A la lecture de ce passage, il ne subsiste aucun doute sur le fait que Gania ne fait que réagir aux provocations de Nastassia.

Quelques heures plus tard, Gania, après s’être excusé pour la gifle, ne peut pas s’empêcher de revenir sur son humiliation.

N’avoir été qu’un pantin lui est insupportable. Il essaiera coûte que coûte d’apparaître comme un personnage qui soit, d’une manière ou d’une autre, digne d’envie. Les actes qui ont eut lieu devant le prince ne pouvant être changés, ce sont les explications de ces actes qu’il fera varier.

Il commencera par se présenter comme une sorte de Richard III : un comédien stratège prêt à feindre les émotions les plus dégradantes pour atteindre au but qu'il s'est fixé.

-C'est bien là qu'est le calcul ! Ici, vous ne savez pas tout, prince... ici... et puis, en plus, elle est convaincue que je l'aime à la folie, je vous jure, et, vous savez, je soupçonne fort qu'elle m'aime, elle aussi, c'est-à-dire, à sa façon, comme dans le proverbe : qui aime bien châtie bien. Elle pourra me prendre toute sa vie pour le valet de carreau (et c'est ce qu'elle veut, peut-être), mais elle m'aimera quand même, à sa façon ; c'est à ça qu'elle se prépare- elle est comme ça. C'est une femme russe au plus haut point, je vous dirais ; bon, et moi, je lui garde ma surprise. Cette scène avec Varia, tout à l'heure, elle n'était pas prévue, mais ça me profite maintenant, elle a vu, et elle est sûre de mon dévouement, du fait que moi, pour elle, je couperais tous les liens qui pourraient m'attacher. Donc, nous non plus, nous ne sommes pas des crétins, soyez-en sûr.

L’Idiot, Babel Actes Sud, 2006, p. 209.

La distance entre ce personnage de théâtre et les faits suffisent à convaincre le prince que Gania n’est pas cela. Au contraire, il est convaincu de l’innocence de Gania :

- Maintenant, je ne penserai plus jamais que vous êtes une canaille, dit le prince. Tout à l'heure, je vous prenais pour une canaille complète, et vous m'avez rempli d'une telle joie — voilà une bonne leçon : ne pas juger sans avoir l'expérience. Maintenant je vois qu'on ne peut vous prendre ni pour un criminel ni même pour un homme trop perverti. Je crois que vous êtes tout simplement l'homme le plus ordinaire du monde, à part, seulement, que vous êtes très faible, et sans la moindre pointe d'originalité.

L’Idiot, Babel Actes Sud, 2006, p. 210. 

Gania presque immédiatement, abandonne son premier personnage et trouve une nouvelle explication qui concilie ses actions avec un autre personnage de fiction qu'il souhaiterait être. Il empruntera à Fabrice del Dongo sa passion au milieu des troupes de l’empereur :

Ce n'est pas par calcul, prince, que je marche vers ces ténèbres, poursuivait-il, en parlant trop, tel un homme blessé dans son amour-propre, par calcul - je me serais trompé à coup sur, parce que je ne suis pas encore assez solide, de tête, de caractère. J'y vais par passion, par élan, parce que j'ai un but capital.

L’Idiot, Babel Actes Sud, 2006, pp. 211-212.

C’est ici que nous voyons à l’oeuvre le mécanisme des pensées doubles : étant donné un acte, il y a une infinité de pensées qui coexistent en nous et qui l’expliquent.  Il n’y pas de mensonges. Gania a été traversé par ces pensées contradictoires au moment des faits. Et à chaque fois qu’il soutient une nouvelle version sa sincérité est totale.

Mais si quant à un seul acte nous pouvons être Richard III aussi bien que Fabrice del Dongo, comment déterminer qui nous sommes?

Le prince est conscient que nous sommes tous sujets aux pensées doubles. La seule identité stable est celle qui découle de la connaissance de l’être. Elle est la seule permettant d’échapper aux pensées doubles. Pour le prince, cette connaissance s’identifie avec le bien. Seule une pensée adéquate à l’être permet d'échapper aux ténèbres de la confusion.

Celui qui désire selon l’autre ne peut percevoir l’être. Et ne pouvant pouvant penser ce qui est, il ne peut discerner le vrai du faux, le bien du mal.

 

David Goldzahl et Nathanaël Hozé