Enquête sur l’être 3 – Les pensées doubles

Ceux qui entourent le prince semblent prendre un plaisir tout particulier à se confesser à lui. Le lieutenant Keller par exemple : 

Keller avouait avec une bonne volonté extraordinaire des choses dont  il était même impossible d’imaginer qu’on pût tout simplement les raconter. En commençant chaque récit, il affirmait sur tous les tons qu’il se repentait et qu’il était, « plein de larmes», mais la façon dont il le racontait laissait à croire qu’il était presque fier, et, en même temps, parfois, cela devenait si drôle que le prince et lui finirent par rire comme des fous. […]

-Alors, murmura le prince, qu’attendez vous de moi Keller ? Et pourquoi êtes-vous venu me trouver avec votre confession ?

-De vous ? Ce que j’attendais ? D’abord, rien que regarder votre simplicité, c’est déjà agréable ; c’est agréable de rester avec vous, de bavarder ; en tout état de cause, je sais que j’ai en face l’être le plus vertueux qui soit au monde, ensuite… ensuite…

Il se troubla.

-Vous vouliez peut-être m’emprunter de l’argent ? lui souffla le prince, d’une voix sérieuse et simple, et même  comme un petit peu timide.

-[…] Bien sur que qu’en fin de compte mon but était de vous emprunter de l’argent, mais  vous, vous me posez cette question sur l’argent comme si vous ne trouviez là-dedans rien de répréhensible, comme si c’était normal…

-Oui… Venant de vous, c’est normal…

-Et vous n’êtes pas indigné ?

-Mais… de quoi donc ?

-Ecoutez prince, je suis resté ici depuis hier soir, d’abord pour une vénération particulière pour l’archevêque Bourdaloue (jusqu’à trois heure du matin, chez Lebedev, on se l’est siroté), et ensuite et surtout (et je vous le jure sur toutes les croix, que je dis la vérité toute nue), je suis resté parce que je voulais, pour ainsi dire, vous communiquer ma confession intime et intégrale et favoriser par là-même mon développement personnel ; c’est avec cette idée que je me suis endormi ) près de quatre heure, tout inondé de larmes . Est-ce que vous pourrez croire maintenant le plus noble des cœurs ? Au même moment où je m’endormais, sincèrement inondé de larmes intérieures, et, pour ainsi dire, extérieures (parce que, finalement, je sanglotais, je m’en souviens très bien !), il y a une idée infernale qui m’est venue : « Et si, en fin de compte, après ma confession, c’est-à-dire, je lui empruntais quelques roubles ?» Si bien que, ma confession, je l’ai préparé, pour ainsi dire, comme une espèce de « fenezerv (NdT : fines herbes) aux larmes », de façon que ces larmes adoucissent ce chemin et pour que, une fois tout adouci, vous me comptiez cent-cinquante petits roubles. Ce n’est pas vil, ça, d’après vous ?

-Mais vous vous trompez sans doute – tout simplement les deux choses se sont rejointes. Deux idées qui se rejoignent, ça arrive très souvent. Chez moi, tout le temps. Moi, pourtant, je pense que c’est mal, et, vous savez, Keller, c’est plutôt moi que j’accuse. Vous venez un peu de me parler de moi. Il m’est même arrivé de penser parfois, poursuivait le prince d’une voix très sérieuse, sincère, profondément intéressée, que tous les hommes sont pareils, ce qui fait que je commençais à me redonner courage, parce que, les pensées doubles (c’est Dostoïevski qui souligne), c’est fou ce qu’il est difficile de les combattre ; j’ai bien essayé. Dieu sait comment elles viennent, comment elles naissent. Mais vous, tenez, vous appelez ça d’un mot tout net : la vilenie. Du coup, moi, je vais me remettre à avoir peur de ces pensées. Toujours est-il que ce n’est pas à moi de vous juger. Mais, malgré tout, à mon avis, on ne peut pas traiter ça simplement de « vilenie ». Vous, vous avez voulu ruser, pour vous dégotter de l’argent avec vos larmes, mais, n’est ce pas, vous me jurez vous même que votre confession avait aussi un autre but, un but noble, et pas seulement un but d’argent ; quant à l‘argent, vous en avez besoin pour faire la bringue, n’est ce pas ? Et ça, après une confession comme la votre, bien sur, c’est de la lâcheté. Mais, en même temps, d’un autre coté, la bringue, comment l’abandonner en une minute ? C’est impossible, n’est ce pas. Alors, que faire ? Cela, le mieux est que je le laisse à votre conscience – n’est-ce-pas ?

Le prince regardait Keller avec une curiosité extrême. Le problème des pensées doubles l’occupait déjà visiblement depuis longtemps.

-Mais, après ça, pourquoi on vous prend pour un idiot, je ne comprends pas ! s’écria Keller.

Le prince rougit légèrement.

- Le prédicateur Bourdaloue, lui, il n’aurait pas épargné l’homme, et vous, l’homme, vous l’avez épargné, vous m’avez jugé humainement ! Pour me punir, et pour montrer que je suis ému, je ne veux plus cent-cinquante roubles, donnez m’en juste vingt-cinq, ça suffira ! C’est tout ce qu’il me faut, au moins pour deux semaines. Avant deux semaines, je ne vous demanderai plus rien. Je voulais faire un cadeau à Agachka, mais – elle mérite pas. Oh, mon cher prince, que le bon Dieu vous bénisse !

L’Idiot, Babel Actes Sud, 2006, pp. 510-512.

Cette question des pensées doubles obsède le Prince. L’homme lui même n’est pas mauvais, il ne peut être que ce qu’il est : le prince n’est pas offensé par la bassesses des actions de Keller car elles sont dans sa nature. Mais dans la duplicité naturelle de nos pensées le prince Mychkine discerne le mal présent chez tous les hommes, œuvre d’un autre prince, d’un prince multiple, insaisissable et inextirpables : le Prince de ce monde.

Que sont ces pensées doubles ? Et qu’ont-elles de si terrible ?

 

David Goldzahl et Nathanaël Hozé