Enquête sur l’être 2 – Le Prince, le Bien et l’Etre

Dostoïevski quand il écrit l’Idiot veut représenter un homme à l’image du Christ, un homme « entièrement bon ».

Le prince dit aux gens qui ils sont quelques instants seulement après les avoir rencontrés. Si le prince, homme entièrement bon, est celui qui voit la totalité de l’être exprimé dans la moindre de ses manifestations, cela veut dire que pour Dostoïevski un homme entièrement bon ne peut dire des choses que de l’être. Quel rapport la parole du Prince entretient-elle avec le Bien ? Et ceux qui ne parlent pas comme lui, qu'ont ils à voir avec le Mal ? 

Supposons que dans sa vision Dostoïevski pose une équivalence entre le Bien, la parole sur l’être et le Prince : la parole sur l'être est bonne et le prince est celui qui profère cette parole. Toute parole du Prince, quand il dit aux autres qui ils sont, procède du Bien.

Quant à votre visage à vous, Lizaveta Prokofievna, reprit-il, s’adressant soudain à la générale, pour votre visage, ce n’est pas seulement une impression, c’est une conviction que j’ai, pleine et entière, vous êtes une enfant absolue, en tout, en tout – en tout ce qui est bien comme en tout ce qui mal, et ça, malgré votre âge. Et vous ne m’en voulez, si je vous le dis ? 

L’Idiot, Tome 1, Babel-actes-sud, 2006, p. 136

La générale ne lui en veut pas.  Elle est même ravie et se reconnaît parfaitement dans la définition du prince

Vous, vous avez exprimé en un mot ce que je pensais.

Elle reçoit la parole du prince comme une vérité. La vérité reçue est éclatante, lumineuse et ne laisse aucune place au doute. Mais tous ne réagissent pas avec autant de bonheur que la générale. Gania par exemple :

- Maintenant, je vois qu’on ne peut vous prendre ni pour un criminel ni même pour un homme trop perverti. Je crois que vous êtes tout simplement l’homme le plus ordinaire du monde, à part, seulement, que vous êtes très faible, et sans la moindre pointe d’originalité. […] Le prince vit que sa réponse avait déplu, il rougit et se tut à son tour. […]

- Vous me dites que je n’ai pas la moindre originalité. Notez bien, cher prince, qu’il n’y a rien de plus blessant pour un homme de notre temps et de notre tribu que de lui dire qu’il n’a aucune originalité, qu’il est faible de caractère, qu’il n’a pas de talent particulier et qu’il est un homme ordinaire.[….] Vous m’avez humilié pis encore qu’Epantchine qui croit que je suis capable […] de lui vendre ma femme! 

L’Idiot, Tome 1, Babel-actes-sud, 2006, pp. 210-212

Le prince définit l'être de Gania, il fixe qui il est. C'est la déviation de son désir qui empêche Gania d'accepter cette définition :  Gania ne vit que par le regard que les autres portent sur lui. Ce qu'il est dépend de ce regard et varie avec l'idée qu'il s'en fait.

La vérité qui était reçue avec bonheur par la générale n’est qu’humiliation pour Gania. Il n'accepte pas d'être définit. L'importance qu'il accorde au regard des autres lui rend insupportable toute limitation. 

La bonne parole du prince se heurte au désir perverti par le regard de l’autre. Elle accule ceux qui ne l'acceptent pas. Comment vont-ils se défendre? Quelle parole un homme qui ne peut accepter ce qui vient du bien opposera-t-il au prince?  

David Goldzahl et Nathanaël Hozé