Enquête sur l’être 1- Le prince et la calligraphie

"-[...]Donc, vous savez lire, et vous savez écrire sans fautes?

- Oh, mais tout à fait.

- Fort bien ; et votre écriture? 

- Mon écriture, elle est excellente. C'est en cela, sans doute, que j'ai du talent ; là, je suis simplement un calligraphe. Tenez je peux vous écrire quelque chose, comme un essai, dit le prince avec feu. "

L’Idiot, Babel Actes Sud, 2006, p. 59.

Le prince se dit "simplement calligraphe". Par cette formule bizarre, il indique non seulement son excellence dans ce domaine, mais également qu'il n'est rien d'autre. La calligraphie sera la seule identité qu'il se reconnaitra. Quelle nécessité avait Dostoïevski de faire du prince un calligraphe ?

Etait-ce simplement une nécessité de l’intrigue? Par exemple : il fallait que le général puisse donner un travail au prince, permettre à Aglaïa de lui demander un service. Dostoïevski étant lui-même calligraphe, il lui était facile d'écrire ce passage sans avoir besoin de se documenter. La calligraphie serait alors une pratique indifférente sans influence sur l'interprétation du personnage. 

Au tout début du roman, Dostoïevski donne au prince trois pleines pages pour discourir sur les arcanes de sa spécialité.  Il en est encore fait mention quelques pages plus loin, et puis plus rien pendant les huit-cent pages restantes. Dostoïevski décide d'interrompre son intrigue pour digresser pendant trois pages sur l'art de la calligraphie :

"[...]Et tenez, là, une autre écriture magnifique et originale, cette phrase : "La constance a raison de tout." Ça, c'est une écriture russe, une écriture de scribe, ou, si vous voulez, de scribe militaire. C'est ce qu'on emploie quand on écrit à un grand de ce monde, ça aussi, c'est une écriture ronde, une écriture belle, cursive, c'est écrit vite, mais avec un goût remarquable. Un calligraphe n'aurait jamais admis ces licences, ou, pour mieux dire, ces tentatives de licences, ces petites demi-queues inachevées, vous avez vu ? mais, dans l'ensemble, regardez bien, cela traduit tout le caractère, et, oui, toute l'âme d'un scribe militaire qui s'est montrée la : une envie de grand large, le talent qui vous pousse, mais le col militaire est fermé à la boucle, la discipline est même entrée dans l'écriture — un régal !"

L’Idiot, Babel Actes Sud, 2006, p. 66.

Le Prince regarde les lettres et sait qui est celui qui les a tracées.  Comme si tout l'être s'exprimait dans le jeu des pleins et des déliés.  Quel est le sens de cette sorte de pouvoir magique que Dostoïevski attribue au Prince?

Et si pour Dostoïevski la calligraphie était justement cela : la capacité d'accéder à la totalité de l'être d'un individu à partir de la moindre de ses manifestations ?

Tout au long du roman le prince ne cesse de dire aux gens qui ils sont quelques instants seulement après les avoir rencontrés. Pour connaitre Rogojine, Gania ou Nastassia il lui suffit d'avoir vu leur visage.  La calligraphie n'est que l'autre nom de cette capacité. 

Le prince est celui qui accède à l'être. Appliquons cette hypothèse et voyons où elle nous mène.

David Goldzahl et Nathanaël Hozé