Le vrai visage de Gania

Dostoïevski ne s’attarde pas sur les descriptions physiques de ses personnages. Pour préparer le spectacle j’ai voulu voir comment les différents rôles avaient été distribués dans les quelques films adaptés de l’Idiot.

Sur un siècle d’adaptation les physiques varient peu. Pour chaque personnage le physique de l’acteur correspond à la courte description qu’en fait Dostoïevski au moment où il l’introduit dans le récit. Pour chaque personnage… excepté pour Gania.

Voici comment il est décrit :

« C'était un jeune homme très beau, d'à peu près vingt-huit ans, lui aussi, un blond bien fait, plutôt plus grand que la moyenne, portant une  barbiche à la Napoléon, au visage très beau et très intelligent.(…) »

L’Idiot, Babel Actes Sud, 2006, p.50

Et voici un petit florilège des acteurs chargés de l’interpréter : 

« Un jeune homme très beau… » je veux bien que les critères de beauté changent avec le temps, mais aucun des jeunes hommes ci-dessus ne me semblent mériter cet adjectif. Pourquoi les metteurs en scène ont-ils respecté les indications de Dostoïevski concernant les physiques de tous les personnages excepté Gania ?

Gania est beau ! Comment expliquer sinon qu’Aglaïa et Nastassia aient toutes les deux sincèrement envisagé de l’épouser. Quelles autres raisons ? Il n’est pas riche et sa famille est déconsidérée. Si elles l’épousent, ce ne peut être que pour lui même. Et comme le dira le prince, Gania, son physique mis à part, est « l’homme le plus ordinaire du monde ».

Pourquoi n’arrivons-nous pas à nous représenter Gania tel qu’il doit nécessairement être ?

D’abord , qui est Gania ?  Ou plutôt, à quelle lignée de personnages appartient-il ?

Il s’agit d’un personnage canonique des romans du 19ème siècle :  l’ambitieux prêt à tout pour monter les échelons de la société. Les transformations sociales du 19ème siècle ont fait apparaître ce type humain et les romanciers s’en sont emparés.  On le trouve chez Stendhal comme chez Balzac. (Il est d’ailleurs probable qu’en 1868, quand il écrit l’Idiot, Dostoïevski ait lu Splendeur et Misère des Courtisanes). Lucien de Rubempré dans Splendeur et Misère des Courtisanes et Julien Sorel dans le Rouge et le Noir sont des cousins français de Gania.

Ces trois personnages ont la même ambition et mettent en œuvre les mêmes moyens pour l’assouvir. Chacun sacrifie sa conscience pour réussir et finit par échouer  justement à cause de ce sacrifice.  Ils suivent la même trajectoire.

Pourtant, quand on lit Le Rouge et le Noir ou Splendeurs et Misères des Courtisanes, nous jouissons des succès de Sorel et Rubempré. Nous vibrons avec eux tout au long de ces deux romans, alors que Gania ne cesse de nous dégoûter pendant 800 pages. 

Que nous montre Dostoïevski qui rende Gania si immédiatement détestable ?

Prenons la carrière classique de l’ambitieux telle qu’elle est décrite dans les trois romans. L’ambitieux devient familier d’une famille appartenant au milieu social qu’il veut intégrer. Grâce à son charme, il cherche à épouser la fille de la maison. Et, dans les trois romans, c’est alors que le mariage va se conclure et que l’ambitieux touche au but, que survient la catastrophe.

Quand le Prince arrive à Saint Pétersbourg cette catastrophe vient d’avoir lieu. Nous le découvrons à l’étrange requête que Gania fait au prince :  

« -- Prince, reprit-il, là-bas, en ce moment, on me... pour une circonstance absolument bizarre... et ridicule... et dans laquelle je ne suis pour rien... enfin, bon, bref, passons, je crois qu'on m'en veut un peu, là-bas, de sorte que je n'ai pas envie d'entrer là-bas sans qu'on m'appelle. J'ai un besoin terrible de parler tout de suite à Aglaïa Ivanovna. Je lui ai écrit quelques mots, à tout hasard (il s'avéra qu'il tenait à la main un petit bout de papier plié) – et, vous comprenez, je ne sais comment les transmettre. Prince, ne prendrez-vous pas sur vous de les transmettre a Aglaïa Ivanovna, tout de suite, mais seulement à Aglaïa Ivanovna, c'est-à-dire que personne ne vous voie, vous comprenez ? »

L’Idiot, Babel Actes Sud, 2006, p.141

Gania est déjà déchu. Il occupe toujours son poste de secrétaire auprès du général, le chambellan parle encore de lui comme du favori de la maison, mais il n’ose plus se montrer au salon et tous parlent de lui avec mépris.

Tout ce qui chez Balzac et Stendhal constitue le gros du roman, l’ascension sociale, les succès mondains et la conquête amoureuse, vient d’être gâché par l’affaire Nastassia Filippovna.

Son charme, ses succès, l’estime dont il jouissait, sont souvent évoqués, mais, la révélation de son ambition et de son opportunisme l’ont définitivement perdu.

Gania ne nous est présenté que dans l’état honteux de l’ambitieux démasqué. Ses états d’âme nous le rendent aussi antipathique que Rubempré quand il se torture après s’être vu refuser l’entrée du salon de la duchesse de Grandlieu ou que Sorel quand, démasqué comme ambitieux, il achète une arme pour assassiner Madame de Renal.

Balzac et Stendhal nous présentent leurs ambitieux comme des héros en lutte contre la société. Nous sommes séduit par le charme, l’énergie et l’intelligence mis au service d’un but. Ce n’est que par l’inévitable catastrophe finale que nous est révélé l’aspect hideux de l’ambition.

Gania lui, est déjà démasqué quand commence le roman. Sa fausseté lui remonte au visage. Voici le reste de la description qui est faite de lui et que nous avions tronqué au début de cet article : 

« C'était un jeune homme très beau, d'à peu près vingt-huit ans, lui aussi, un blond bien fait, plutôt plus grand que la moyenne, portant une  barbiche à la Napoléon, au visage très beau et très intelligent. Seul son sourire, malgré son amabilité, semblait comme un petit peu trop fin ; les dents se montraient alors comme légèrement trop nettes, trop blanche ; le regard, malgré toute la gaieté et la simplicité qu'il affichait, était comme un petit peu trop attentif, trop inquisiteur.

"Quand il est seul, sans doute, son regard doit être tout différent, et il ne rit jamais, peut-être", se dit bizarrement le prince.

                                                                                         L’Idiot, Babel Actes Sud, 2006,  p.50

En enlaidissant Gania peut-être que les metteurs en scène ont voulu rendre apparent ce qui le ronge.  Mais vouloir s’élever socialement n’est pas un vice ! Ce n'est pas son but qui détruit Gania, mais la manière dont il cherche à l'atteindre. Son ambition le pousse à s’abaisser. Ce qu’il fait semble toujours empêcher ce qu’il dit vouloir faire. Que veut il vraiment ?

David Goldzahl et Nathanaël Hozé